Hugging Face, l’infrastructure ouverte de l’IA, au cœur de convoitises à 13 milliards de dollars

Hugging Face aurait reçu plusieurs marques d’intérêt en vue d’un possible rachat valorisant l’entreprise autour de 13 milliards de dollars, selon une information publiée par TechCrunch. Le média américain précise que les fondateurs de la société ne seraient pas, à ce stade, disposés à céder immédiatement leur entreprise et privilégieraient la poursuite de son indépendance.

La nouvelle mérite une attention particulière au-delà de sa dimension financière. Hugging Face n’est pas une jeune pousse d’intelligence artificielle comme une autre : l’entreprise est devenue, en moins d’une décennie, l’un des principaux carrefours techniques de l’écosystème de modèles ouverts. Des chercheurs, des développeurs indépendants, des laboratoires universitaires, des startups et de grands groupes y publient des modèles, des jeux de données, des démonstrations, des bibliothèques logicielles et des outils d’évaluation. Pour une partie importante de l’industrie, son nom est désormais associé à une couche d’infrastructure indispensable entre la recherche en IA et les applications concrètes.

Une acquisition à ce niveau de valorisation ferait donc plus que changer l’actionnariat d’une entreprise franco-américaine. Elle pourrait modifier les équilibres entre les grands fournisseurs de cloud, les éditeurs de modèles propriétaires, les entreprises qui défendent une approche ouverte de l’IA et les communautés techniques qui se sont construites autour de dépôts publics. Elle poserait aussi une question européenne : que devient l’un des acteurs les plus visibles issus de l’écosystème français de l’IA si son destin stratégique se décide principalement hors du continent ?

La prudence reste nécessaire. L’article de TechCrunch fait état de discussions et d’intérêts rapportés, non d’une transaction annoncée. Ni la conclusion d’un accord, ni l’identité d’un éventuel acquéreur, ni les modalités d’une opération ne peuvent être considérées comme établies sur la seule base de cette information. Mais le chiffre avancé, environ 13 milliards de dollars, donne une indication de la valeur stratégique que le marché pourrait attribuer à la position singulière de Hugging Face.

D’une startup fondée par des Français à une plateforme centrale pour les modèles ouverts

Hugging Face a été fondée en 2016 par Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf. L’entreprise est souvent décrite comme franco-américaine : ses fondateurs sont français, tandis que la société s’est développée entre la France et les États-Unis, au sein d’un marché technologique largement structuré par les capitaux et les clients nord-américains. Son parcours illustre aussi une évolution profonde de l’intelligence artificielle au cours des années 2010 et 2020.

À ses débuts, Hugging Face travaillait sur une application conversationnelle destinée au grand public. L’entreprise a ensuite changé de trajectoire en se concentrant sur les outils de traitement automatique du langage et sur les bibliothèques ouvertes permettant aux développeurs d’utiliser des modèles pré-entraînés. Ce repositionnement a coïncidé avec l’essor des modèles de type Transformer, une architecture devenue déterminante pour le traitement du langage, puis pour les modèles génératifs plus largement.

Le nom de Hugging Face est particulièrement associé à la bibliothèque Transformers, utilisée pour charger, entraîner ou adapter de nombreux modèles de langage et de vision. Au fil du temps, la société a enrichi son offre avec des outils couvrant les jeux de données, l’évaluation, l’entraînement, l’inférence et le déploiement. Sa plateforme permet également d’héberger des modèles et des applications de démonstration, notamment par l’intermédiaire de ses espaces de partage.

Cette position ne signifie pas que Hugging Face crée à elle seule tous les modèles populaires disponibles sur son site. Au contraire, sa force réside largement dans son rôle de plateforme : elle accueille des publications provenant d’entreprises, de laboratoires, de chercheurs et de communautés. Meta, Mistral AI, Google, Microsoft, Stability AI et de nombreux autres acteurs ont, selon les cas, publié ou rendu accessibles des ressources au sein d’un environnement devenu une référence pour la diffusion de l’IA ouverte ou partiellement ouverte.

Cette nuance est essentielle. Hugging Face n’est pas seulement un producteur de modèles concurrençant les grands laboratoires. C’est aussi un intermédiaire technique, une vitrine et un canal de distribution. Un développeur qui cherche une variante d’un modèle de langage, un jeu de données pour une tâche précise, une démonstration de reconnaissance d’images ou un outil pour tester une architecture peut commencer ses recherches sur Hugging Face. De la même manière, une organisation souhaitant rendre un modèle facilement accessible à la communauté bénéficie d’une audience, d’outils et de conventions largement adoptées.

La comparaison avec GitHub revient souvent, sans être totalement suffisante. GitHub structure le partage de code et la collaboration autour de dépôts logiciels. Hugging Face a transposé une partie de cette logique au monde des modèles, des données et des démonstrations d’IA. Mais les objets manipulés sont différents : un modèle peut peser plusieurs gigaoctets, impliquer des licences complexes, soulever des enjeux de sécurité ou de conformité, et nécessiter des ressources de calcul considérables pour être utilisé. La plateforme s’insère donc dans une chaîne de valeur plus lourde que celle du développement logiciel traditionnel.

Cette croissance a attiré des investisseurs majeurs. En 2023, Hugging Face a annoncé une levée de fonds de 235 millions de dollars, qui valorisait alors l’entreprise à 4,5 milliards de dollars. Le tour comprenait notamment des investissements de Google, Amazon, Nvidia, Intel, IBM, Salesforce, AMD et Qualcomm, aux côtés de fonds déjà présents ou nouveaux. La présence de ces entreprises ne relevait pas seulement d’une logique financière : elles représentent différentes couches de l’infrastructure IA, depuis les puces et le cloud jusqu’aux logiciels d’entreprise.

Le contraste entre cette valorisation de 2023 et le montant d’environ 13 milliards de dollars évoqué par TechCrunch illustre le changement de perception du marché. En deux ans, les modèles génératifs sont passés d’un sujet encore largement spécialisé à une priorité stratégique pour les entreprises, les États et les fournisseurs d’infrastructure. Dans ce contexte, contrôler ou influencer une plateforme au cœur de la circulation des modèles ouverts peut apparaître comme un enjeu bien plus vaste que la possession d’un simple produit logiciel.

Hugging Face s’est également distinguée par un discours favorable à l’open source et à la recherche ouverte, même si le terme « ouvert » couvre des réalités très différentes selon les modèles, les licences et les conditions d’accès. L’entreprise a contribué à rendre plus accessible l’utilisation de modèles sophistiqués, y compris pour des équipes qui n’ont ni les moyens de former un grand modèle depuis zéro, ni l’intérêt de dépendre entièrement d’une API fermée. C’est précisément cette fonction de démocratisation technique qui rend l’hypothèse d’un rachat si sensible.

Ce que rapporte TechCrunch et pourquoi la valorisation avancée est stratégique

Selon TechCrunch, Hugging Face aurait reçu plusieurs marques d’intérêt pour une acquisition autour de 13 milliards de dollars. Le média indique toutefois que les fondateurs préféreraient actuellement conserver l’indépendance de l’entreprise. Il ne s’agit donc pas, à ce stade, d’une annonce de vente, ni de la confirmation d’une négociation exclusive avec un acheteur identifié.

Dans l’industrie technologique, ce type de situation peut prendre plusieurs formes. Des entreprises peuvent explorer une acquisition, sonder la disponibilité des actionnaires ou entamer des discussions préliminaires sans que celles-ci aboutissent. Une valorisation discutée ne constitue pas nécessairement un prix ferme. Elle peut refléter la concurrence entre plusieurs parties intéressées, les attentes des investisseurs, la valeur anticipée de l’entreprise ou simplement une estimation relayée par des sources proches du dossier. L’information rapportée par TechCrunch doit donc être lue comme le signal d’un intérêt stratégique, non comme la certitude d’une transaction imminente.

Le montant lui-même est révélateur. Une valorisation de l’ordre de 13 milliards de dollars placerait Hugging Face parmi les entreprises les plus valorisées liées à l’IA générative, en particulier dans le segment de l’infrastructure et de l’outillage. Les grandes valorisations du secteur sont souvent associées aux créateurs de modèles de pointe ou aux fournisseurs de calcul. Hugging Face occupe une place différente : elle se situe à l’intersection de plusieurs catégories, entre distribution de modèles, outils pour développeurs, collaboration, déploiement et services à destination des entreprises.

Cette position est particulièrement attractive dans un contexte où les fournisseurs de cloud cherchent à proposer à leurs clients des catalogues de modèles, des environnements d’entraînement et des solutions de déploiement intégrées. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud ont tous renforcé leurs offres d’intelligence artificielle générative. Chacun veut attirer les développeurs vers son environnement, simplifier le passage de l’expérimentation à la production et retenir les charges de travail sur son infrastructure.

Dans ce paysage, Hugging Face représente potentiellement une porte d’entrée vers une communauté de développeurs déjà habituée à certains outils et à certaines pratiques. Son intérêt ne se limiterait pas à son chiffre d’affaires ou à ses produits commerciaux : une plateforme de ce type peut aussi fournir un point d’observation sur les tendances techniques, les modèles qui gagnent en popularité, les besoins émergents des entreprises et les usages qui se développent dans la recherche.

Une opération éventuelle poserait cependant immédiatement la question du chevauchement avec les investisseurs stratégiques déjà présents au capital. Google, Amazon, Nvidia, Intel, IBM, Salesforce, AMD et Qualcomm ne poursuivent pas tous les mêmes objectifs. Certains vendent des services cloud, d’autres des processeurs, des accélérateurs ou des logiciels d’entreprise. Tous ont intérêt à ce que les développeurs construisent davantage d’applications IA, mais ils peuvent diverger sur le choix des standards, des infrastructures et des modèles favorisés.

C’est aussi pourquoi l’indépendance revendiquée par les fondateurs, telle que rapportée par TechCrunch, n’est pas un simple attachement symbolique. Une entreprise indépendante peut conserver une posture d’interopérabilité entre les clouds, les fournisseurs de puces et les éditeurs de modèles. Elle peut chercher à rester un espace commun pour des concurrents qui n’accepteraient pas facilement de contribuer à une plateforme détenue par l’un d’eux. À l’inverse, un acquéreur disposant de ressources massives pourrait accélérer certains investissements, renforcer l’offre commerciale et apporter une capacité de calcul ou de distribution difficile à égaler.

Le dilemme est donc classique, mais particulièrement aigu dans l’IA. L’indépendance protège, en théorie, une certaine neutralité. L’adossement à un géant peut apporter des moyens, mais aussi une dépendance nouvelle. Pour Hugging Face, dont la valeur repose en partie sur la confiance de sa communauté et sur la diversité des acteurs présents sur sa plateforme, le choix de l’actionnaire de contrôle ne serait pas neutre.

Open source, développeurs et entreprises : les effets possibles d’un changement de contrôle

L’hypothèse d’un rachat doit d’abord être analysée à l’aune du modèle de développement de Hugging Face. La société est devenue incontournable parce qu’elle sert d’infrastructure à un écosystème large, hétérogène et parfois concurrentiel. Les utilisateurs ne viennent pas seulement y consommer un service commercial : ils y trouvent des modèles publiés sous différentes licences, des bibliothèques ouvertes, des ressources pédagogiques, des jeux de données et des contributions communautaires.

Un changement de contrôle ne ferait pas automatiquement disparaître cette ouverture. Une entreprise acquéreuse pourrait parfaitement décider de maintenir les projets open source, les dépôts publics et les outils existants. Elle pourrait même financer davantage leur maintenance, améliorer la sécurité, élargir les capacités de stockage ou réduire certains obstacles techniques. Aucun élément rapporté par TechCrunch ne permet d’affirmer qu’un éventuel acquéreur chercherait à fermer la plateforme ou à en modifier les règles.

Mais le risque perçu par une partie de la communauté serait réel. Dans l’open source, les conditions de confiance comptent autant que les fonctionnalités disponibles à un instant donné. Les chercheurs et les entreprises publient des ressources lorsqu’ils pensent que la plateforme restera accessible, stable et relativement neutre. Si Hugging Face devenait la propriété d’un acteur directement engagé dans la compétition des modèles, du cloud ou des services de données, certains contributeurs pourraient se demander si leurs travaux conserveraient la même visibilité, le même niveau d’indépendance ou le même traitement.

Le précédent général de l’industrie logicielle montre que les plateformes de développeurs peuvent changer de nature après une acquisition, sans qu’il soit nécessairement possible de prévoir les décisions futures au moment de l’annonce. Les questions portent alors sur les tarifs, les règles d’accès aux interfaces de programmation, la priorité accordée à certaines infrastructures, la gestion des données et l’évolution des logiciels ouverts. Dans le cas de Hugging Face, ces interrogations seraient accentuées par la centralité des modèles d’IA dans la recherche et dans les applications commerciales.

Les développeurs français et européens sont particulièrement concernés. Beaucoup utilisent Hugging Face comme un point de départ pour expérimenter des modèles multilingues, tester des composants ou récupérer des poids publiés par d’autres équipes. Les organisations qui souhaitent conserver une marge d’autonomie face aux grands modèles accessibles uniquement via API y trouvent aussi une alternative : elles peuvent sélectionner un modèle, l’adapter à leurs données et, lorsque les conditions techniques et juridiques le permettent, l’héberger sur leur propre infrastructure ou chez le fournisseur de leur choix.

Cette autonomie reste relative. Utiliser un modèle ouvert ne dispense pas d’avoir des compétences, du matériel, des données, une gouvernance et des capacités de déploiement. Pour les modèles les plus grands, le coût du calcul demeure un obstacle considérable. Toutefois, l’existence d’un écosystème de modèles téléchargeables et d’outils standards donne davantage de choix qu’un marché limité à quelques interfaces propriétaires. Hugging Face est un maillon majeur de cette possibilité de choix.

Pour les entreprises, les conséquences dépendraient aussi de la continuité des offres commerciales de Hugging Face. La société propose des services et des infrastructures permettant de travailler avec des modèles dans un cadre professionnel. Les grands comptes recherchent généralement des garanties de sécurité, de conformité, de disponibilité et de support. Un acquéreur solide pourrait renforcer ces garanties. Mais les clients attachés à une approche multi-cloud ou à l’absence de verrouillage fournisseur pourraient, eux, regarder avec attention toute modification de la stratégie de plateforme.

La question des licences devrait également rester centrale. Tous les modèles présents sur Hugging Face ne sont pas « open source » au même sens, et certains assortissent leur utilisation de conditions spécifiques. La plateforme héberge une diversité de licences, de restrictions et de niveaux d’ouverture. Un changement d’actionnariat ne modifierait pas par lui-même les droits attachés aux modèles déjà publiés, mais il pourrait influencer les outils mis en avant, les partenariats privilégiés et les orientations commerciales à venir.

La modération et la sécurité constituent un autre enjeu. Une plateforme distribuant des modèles puissants est confrontée à des usages potentiellement problématiques : désinformation, contournement de protections, production de contenus illicites ou automatisation de certaines activités malveillantes. Hugging Face a déjà dû composer avec ces sujets dans le cadre de sa responsabilité de plateforme. Un grand acquéreur pourrait renforcer les moyens de contrôle, mais des règles trop restrictives ou décidées de manière centralisée pourraient également susciter des critiques de la part d’une communauté attachée à la liberté de recherche.

La valeur de Hugging Face tient précisément à cet équilibre difficile. L’entreprise doit être suffisamment ouverte pour attirer les contributions, suffisamment fiable pour servir les entreprises, suffisamment prudente pour répondre aux risques et suffisamment neutre pour cohabiter avec les concurrents. Une acquisition ne mettrait pas forcément fin à cet équilibre, mais elle obligerait à le redéfinir.

Une question de souveraineté pour la France et l’Europe

Pour la France, le dossier possède une résonance particulière. Hugging Face est régulièrement citée parmi les réussites les plus visibles des entrepreneurs français dans l’intelligence artificielle mondiale. Elle ne constitue pas un champion européen au sens d’une entreprise exclusivement implantée et financée en Europe : son identité est internationale et son développement est profondément lié aux États-Unis. Mais ses origines françaises et sa place dans l’écosystème mondial en font un symbole important.

Depuis plusieurs années, les responsables politiques européens insistent sur la nécessité de renforcer la souveraineté numérique, les capacités de calcul, la disponibilité de données de qualité et la capacité à créer des entreprises d’IA compétitives. Dans ce débat, les modèles ouverts occupent une position ambivalente. Ils peuvent réduire la dépendance à quelques fournisseurs en permettant à des organisations de déployer leurs propres solutions. Mais ils ne suppriment pas la domination des hyperscalers sur les puces, les centres de données et les ressources nécessaires pour entraîner les systèmes les plus coûteux.

Hugging Face se situe entre ces deux réalités. Sa plateforme favorise la circulation des ressources techniques et abaisse certains coûts d’entrée pour l’expérimentation. Elle ne remplace pas les infrastructures physiques, mais elle peut contribuer à éviter que l’accès aux modèles et aux outils soit entièrement conditionné par les interfaces de quelques grandes entreprises américaines ou chinoises. Pour les équipes européennes, disposer d’un acteur identifié à une culture de l’ouverture a donc une valeur qui dépasse le seul patriotisme économique.

Une acquisition par un grand groupe non européen, si elle devait se produire, nourrirait inévitablement les interrogations sur la capacité du continent à conserver des actifs technologiques stratégiques. Ces interrogations ne doivent pas masquer la réalité économique : les entreprises de l’IA ont besoin de capitaux considérables, de partenaires industriels et d’un accès mondial aux clients. La croissance de Hugging Face a elle-même été soutenue par des investisseurs internationaux et par des alliances avec de grands acteurs de la technologie.

Le débat ne se réduit donc pas à une opposition entre indépendance nationale et ouverture internationale. Il porte plutôt sur la capacité à préserver des alternatives. Une plateforme indépendante peut proposer un point d’accès commun à des projets européens, américains, asiatiques ou issus de communautés de recherche distribuées. Une plateforme intégrée à un très grand groupe peut bénéficier d’investissements et de moyens techniques, mais risque de devenir une brique dans une stratégie plus vaste qui ne sera pas nécessairement pilotée depuis l’Europe.

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, ajoute une couche de complexité. Les entreprises qui développent ou déploient des systèmes d’IA doivent anticiper des obligations liées aux risques, à la transparence et à la gouvernance. Les plateformes de modèles et de données sont concernées indirectement par cette évolution, car elles deviennent des lieux où les organisations recherchent de la documentation, des modèles de cartes techniques et des éléments permettant d’évaluer les systèmes qu’elles utilisent.

Dans ce cadre réglementaire, l’importance de l’infrastructure logicielle pourrait augmenter. Les entreprises européennes n’ont pas seulement besoin de modèles performants ; elles ont besoin de savoir d’où viennent les données, quelles sont les limites des modèles, sous quelles conditions ils peuvent être employés et comment les intégrer dans des environnements conformes. Hugging Face, grâce à son rôle de catalogue, de dépôt et d’outillage, peut participer à cette structuration, même si la conformité juridique ne repose évidemment pas sur une plateforme unique.

La France dispose par ailleurs d’un écosystème actif, avec des laboratoires publics, des écoles d’ingénieurs, des chercheurs reconnus et plusieurs entreprises spécialisées dans l’IA générative. Mistral AI, également fondée par des Français et positionnée sur les modèles de langage, a contribué à relancer l’attention internationale sur la capacité européenne à faire émerger des acteurs compétitifs. Hugging Face et Mistral AI n’occupent pas la même fonction : l’une est avant tout une plateforme et un ensemble d’outils, l’autre développe ses propres modèles. Leur visibilité conjointe rappelle néanmoins que l’Europe peut peser dans des segments complémentaires de la chaîne de valeur.

Le vrai enjeu : préserver une infrastructure commune dans une IA de plus en plus concentrée

La rumeur de rachat rapportée par TechCrunch intervient dans un moment de concentration accélérée du secteur. Le développement des modèles les plus avancés exige des investissements en calcul, en données, en ingénierie et en énergie que peu d’organisations peuvent assumer. Les grands groupes technologiques disposent d’un avantage structurel : ils possèdent des infrastructures cloud, des réseaux de distribution, des capacités de financement et des bases de clients mondiales.

Face à cette concentration, les modèles ouverts et les outils communautaires jouent un rôle de contrepoids, sans pouvoir à eux seuls rééquilibrer le marché. Ils permettent à davantage d’acteurs de participer à l’innovation, de reproduire certains résultats, d’adapter des modèles à des langues ou à des métiers spécifiques et de développer des solutions sans dépendre entièrement d’un fournisseur unique. Hugging Face est devenue l’une des infrastructures les plus visibles de ce contrepoids.

C’est pourquoi son indépendance, évoquée par ses fondateurs selon TechCrunch, est susceptible d’être interprétée comme une décision industrielle autant que financière. Rester indépendant permettrait à l’entreprise de continuer à collaborer avec une grande variété de fournisseurs, y compris ceux susceptibles d’être concurrents dans le cloud, les puces ou les modèles. Cela permettrait aussi de défendre plus facilement une identité de plateforme ouverte, même si cette ouverture doit constamment être conciliée avec les contraintes économiques et de sécurité.

À l’inverse, une future acquisition ne devrait pas être analysée automatiquement comme une défaite de l’open source. Tout dépendrait de l’acquéreur, des garanties données aux utilisateurs, de la pérennité des outils ouverts, de la politique de gouvernance et de l’évolution de l’accès aux modèles. Une grande entreprise pourrait choisir de faire de Hugging Face un standard plus robuste encore, en finançant son infrastructure et en respectant son rôle d’intermédiaire. Elle pourrait aussi, progressivement, orienter la plateforme vers ses propres services. Entre ces deux scénarios existe une large zone d’incertitude.

Pour les utilisateurs, le sujet concret sera moins la seule nationalité de l’actionnaire que la continuité des pratiques : les dépôts restent-ils accessibles ? Les outils ouverts restent-ils maintenus ? Les modèles concurrents bénéficient-ils d’un traitement équitable ? Les entreprises peuvent-elles continuer à déployer leurs projets sur l’infrastructure de leur choix ? Les règles d’hébergement, de facturation, de modération ou d’accès aux API changent-elles ? C’est sur ces questions que se mesurera, à terme, l’effet réel de tout mouvement capitalistique.

Pour l’Europe, l’épisode rappelle une limite de la stratégie actuelle : créer de bons chercheurs et des startups reconnues ne suffit pas à garantir le contrôle durable des infrastructures numériques. La souveraineté dépend aussi de la capacité à financer la croissance, à produire des puces, à déployer des centres de données, à sécuriser les chaînes logicielles et à offrir un marché intérieur suffisamment vaste pour soutenir les entreprises. L’AI Act et les politiques publiques peuvent créer un cadre ; ils ne remplacent pas une capacité industrielle.

Le dossier Hugging Face pourrait ainsi devenir un test de maturité pour l’écosystème IA. Si l’entreprise reste indépendante, elle devra démontrer qu’une plateforme ouverte peut trouver un modèle économique durable tout en résistant à l’attraction des géants technologiques. Si elle est un jour cédée, le marché observera la capacité de son nouvel actionnaire à préserver une confiance bâtie sur l’interopérabilité et les communautés de développeurs. Dans les deux cas, la bataille ne portera pas uniquement sur des modèles toujours plus grands : elle concernera aussi les lieux où ces modèles sont partagés, adaptés, évalués et mis à disposition.

À environ 13 milliards de dollars, la valeur évoquée par TechCrunch traduit moins un prix définitif qu’une reconnaissance : dans l’IA moderne, l’infrastructure de distribution et de collaboration est devenue presque aussi stratégique que les modèles eux-mêmes. Pour la France et l’Europe, l’enjeu de long terme sera de faire en sorte que cette infrastructure reste pluraliste, accessible et capable de soutenir des alternatives technologiques, quels que soient les mouvements capitalistiques qui pourraient suivre.

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Commentaires· 3 commentaires

  1. Alexandre Girard· 25 août 2026

    Sait-on si ces offres concernent un rachat total de Hugging Face ou seulement une prise de participation ? Je me demande aussi ce que cela pourrait changer, concrètement, pour les modèles et outils open source hébergés sur la plateforme.

    1. Émilie Blanchard· 25 août 2026

      Le résumé parle d’« offres de rachat », ce qui peut laisser entendre une acquisition, mais il ne précise ni la structure exacte des propositions ni leur stade d’avancement. Il faut donc rester prudent tant que les parties concernées n’ont pas communiqué davantage.

    2. Julien Fontaine· 25 août 2026

      Sur l’open source, l’enjeu semble surtout être l’orientation future de la plateforme : financement, gouvernance, accès aux outils ou priorités commerciales pourraient évoluer. Rien dans le résumé ne permet toutefois d’affirmer qu’un changement précis est prévu pour les utilisateurs ou les projets hébergés.

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